Je suis un homme heureux


C'est en mars 1997, suite au retrait de Guillaume De Meyer que j'ai commencé à mettre en page le journal pour plus tard en devenir son rédacteur principal.
Voilà exactement 13 ans et 52 numéros que vous me côtoyez indirectement sans me connaître.

Je me souviens... C'était en 1992, le temps des vacances dans les Landes avec mon épouse et nos deux enfants. Plages immenses de sable fin bordant un océan Atlantique tumultueux à certains endroits, car prisé par les surfeurs. C'est là que les premières douleurs me sont apparues dans la poitrine. Les promenades dans l'immensité de la grève m'essoufflent, sans attirer spécialement mon attention.

Au retour, mon médecin généraliste me conseille un spécialiste. Les mois défilent, ma santé commence à se dégrader, le cardiologue me recommande une visite à Érasme. C'est par sa lettre d'accompagnement qu'indiscrètement j'apprends que je suis un potentiel candidat à la transplantation.

Je suis reçu par le Pr Primo et Mme Antoine, qui me donnent un rendez-vous pour une semaine d'observation. C'est au cours d'un de ces examens prégreffes avec le Dr Vachiery, que j'ai un malaise.

...Un bruit léger, régulier, obsédant et lancinant me réveille le surlendemain. Au fur et à mesure que je reprends mes esprits, que le temps passe je constate que ce son émane d'une machine à laquelle je suis relié par un tuyau : c'est elle qui fait battre mon coeur !

Il faut dire que durant les vacances en France j'avais lu dans le journal, la grande première à St-Luc : un patient reçoit un coeur artificiel ! J'en avais parlé plusieurs fois durant les entretiens avec les cardiologues, au préalable je n'étais pas opposé à ce dispositif artificiel, du moment que les choses peuvent s'arranger !

C'est donc avec l'assentiment de mon épouse - j'étais plus ou moins inconscient - que cette aide ventriculaire gauche (une pompe), Heart Mate avait été implantée dans ma poitrine. Un tuyau me reliait à une espèce de caddy, appareillage électronique qui me faisait vivre.

Durant deux mois, j'ai cohabité avec cette étrangère, je me suis habitué à son bruit régulier de métronome, j'ai repris des forces, j'ai fait de la revalidation avec G. Niset et son équipe, j'ai déambulé et exploré tout le premier étage. Une restriction quand même : elle avait une autonomie d'une demi-heure et lorsque j'étais en chambre il était nécessaire de la connecter pour la recharger.

Un jour, au retour d'un de mes déplacements, je la rebranche et constate une anomalie. Je me rappelle encore que le Dr Vachiery et moi étions tous deux plongés dans la lecture d'un mode d'emploi différent pour trouver éventuellement la cause du problème. Finalement, je fus transféré où se trouve actuellement l'unité coronaire pour la permuter. L'hôpital en avait prévu une deuxième, au cas ou. Pour la petite histoire, plus tard on m'a raconté que c'était un petit fusible qui avait sauté, à quoi peut tenir une vie !

Mi-novembre, je fus opéré. Je me souviens très bien lorsque je me suis réveillé aux soins intensifs, ma première réaction fut de me dire : zut ! J'entends encore cette maudite machine ! Le coeur qui m'était destiné n'était pas acceptable.

Remonté dans la chambre je gardais confiance, car on ne m'avait pas enlevé certains cathéters.
C'est le 27 novembre 1994 que je fus transplanté. Grâce à ma machine, j'avais eu le temps de récupérer une partie de mes forces et j'ai passé les fêtes de fin d'année à la maison juste avant d'avoir été traité pour un rejet.

article du Soir

C'est à ce moment que j'ai fait connaissance de l'ANGCP. Mme Coustry, psychologue à l'époque voulait absolument que je rencontre d'autres transplantés, malgré le fait que je n'en éprouvais aucunement le besoin.
C'est finalement par G. Niset qui m'avait demandé de résoudre un petit problème de programmation sur le fichier informatique qu'il tenait à l'époque pour l'association que petit à petit, je me suis intégré dans l'association.

Pendant 7 ans tout se passa bien, j'étais reparti travailler à l'académie de musique où j'enseignais.

Lors du bilan de santé annuel, Mme Antoine entre dans la chambre, s'assied dans un fauteuil et m'explique qu'il y a un problème, la faute à pas de chance. J'ai su plus tard qu'il s'agissait d'un rejet total.

Pendant un an, j'ai vécu ce que vivent alors tous les candidats transplantés en attente : j'ai vu mon état de santé se détériorer au fur et à mesure que le temps passait, marcher 10 mètres nécessitait plusieurs arrêts, monter l'escalier représentait un calvaire, etc. A cette époque, j'ai séjourné plus d'une dizaine de fois dans l'unité coronaire où les médecins m'ont chaque fois remis sur pied. Je n'ai jamais perdu espoir, je croyais fermement que l'hôpital Érasme ne pouvait m'oublier, moi qui avais été une première pour eux.

Le 7 mars 2002, coup de fil salvateur ! Je suis à nouveau transplanté. Les deux premières semaines se passent normalement. Ayant déjà connu deux expériences, je savais le bienfait des exercices préliminaires à la revalidation, j'y mettais donc beaucoup de bonne volonté pour pouvoir quitter l'hôpital au plus vite. Mais.. Nouvelle tuile ! Une inflammation au coeur se développe. Je m'affaiblis de plus en plus. Le résultat d'une écho effectuée par une cardiologue me renvoie sur la table d'opération.

Au réveil, Mme Antoine m'apprend que cette opération s'est avérée tout à fait inutile, le diagnostic de ladite cardiologue étant inexact. L'affection est toujours présente et ma situation ne s'arrange toujours pas ! On me renvoie sur la table d'opération, l'accès au coeur ne se faisant plus par la poitrine, mais par le côté, l'inflammation se trouvant derrière le coeur.

Fin mai, j'ai pu enfin regagner la maison. Pour paraphraser un membre du bureau, malheureusement décédé depuis quelques années, je suis un homme heureux. Malgré mes cinq opérations, je n'ai jamais perdu l'espoir, quoique mon moral ait joué à saute-mouton à une certaine période.

Je ne me lancerai pas dans les remerciements, dans ces lieux communs souvent évoqués lors d'un témoignage. Tout transplanté a inconsciemment ou consciemment une reconnaissance éternelle, une certaine affectivité pour ses médecins et ses donneurs.

Les seuls remerciements que j'adresse vont à mon épouse qui a toujours été à mes côtés et qui m'a toujours soutenu dans les moments difficiles.

Yves
Journal n° 67 - avril 2010


Dernières modifications : 8 mars 2014